Jacques Lucchesi, « Rencontre du troisième type », Confession érotique, Paris, juillet 2013.
Qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce qu’être une femme ? Ces deux questions semblent vouées à être reposées par chaque génération. Tant par la peau que par l’esprit, on veut comprendre le mystère de la différence des sexes ; mais, dans la société moderne, certains brouillent ces limites naturelles et c’est encore plus troublant. Des hommes qui s’offrent comme des femmes à d’autres hommes, des travestis, des travelots — qu’on les appelle comme on veut —, j’en avais souvent croisés au cours de mes déambulations nocturnes. Si l’apparence sophistiquée et ultra féminine de certains ne me laissait pas insensible, quelque chose m’avait toujours retenu face à eux. Car, vus de près, leur masculinité resurgissait toujours, d’une façon ou d’une autre, ne fut-ce qu’à travers leur voix. Et je ne voulais pas me retrouver face à un homme, la porte de la chambre à peine refermée.
Ce fut pourtant différent avec la « créature » que je croisais une nuit d’été, tout en haut de la Canebière, alors que je sortais d’une séance de cinéma. Grande, mais pas trop, ses traits étaient d’une incroyable finesse, de quoi rendre jalouses bien des femmes. L’allure générale n’en était pas moins féminine : caraco rouge faisant ressortir sa chevelure brune, jupe jaune et escarpins mettant en valeur ses jambes bronzées. Si des automobilistes ralentissaient en la voyant, j’étais néanmoins le seul promeneur à la ronde ; aussi décidai-je de me rapprocher d’elle. Elle m’accueillit avec un sourire clair et sans malice. Je la complimentai tout d’abord pour sa surprenante beauté. Elle disait venir de Colombie et son tarif était le même que celui des autres péripatéticiennes du quartier (200 F). Comme je n’arrivais pas à prendre une décision, elle me confia à mi-voix :
Je suis trans.
Trans ? Repris-je, étonné.
Oui, trans. Pas un travesti. Je suis devenue une vraie femme.
En 1992, ces pratiques transformatives, même sans être vraiment nouvelles, n’étaient pas aussi banalisées qu’aujourd’hui. Mais quelle réalité recouvrait cette appellation ? C’était l’occasion ou jamais de le savoir. Eût-elle été moins jolie, je n’aurais pas tenté cette expérience. Mais elle avait réveillé en moi le désir d’une femme et, en la voyant, je pensais qu’on arriverait toujours à s’arranger.
Un petit hôtel sur les allées du Meilhan, à quelques dizaines de mètres de là, fût notre destination finale. C’est là qu’Inès — appelons-là ainsi — avait ses habitudes. Rapidement, nous nous retrouvâmes face à face dans une petite chambre. Je la payais et elle commença à se déshabiller, ôtant d’abord le haut — ce qui est toujours un bon signe dans ce contexte. Malgré ses talons, elle restait un peu moins grande que moi, ce qui était une façon de contrôler un peu la situation. Je pris ses seins entre mes mains et ce fut ma première surprise. A la partie molle antérieure succéda la sensation d’une masse dure et musculeuse en amont. Ses épaules, pas très larges, étaient néanmoins rondes et pleines, à l’instar des miennes. Peu à peu, une autre structure corporelle émergeait sous mes doigts. Ses hanches, maintenant débarrassées de tout tissu, étaient droites, sans cet évasement propre à beaucoup de femmes. Et ses cuisses, dures et robustes, accusaient encore la marque d’une ancienne pilosité :
Tu veux que je te suce ? demanda Inès.
Les choses devenaient sérieuses et j’enfilais vite un préservatif. Mais sa langue, rugueuse et peu experte, ne produisait pas l’effet de durcissement escompté. Aussi entreprit-elle de me branler consciencieusement : je ne pouvais pas lui reprocher de ne pas mettre de cœur à l’ouvrage. Mais ses secousses, trop fortes, commençaient à me donner mal à la tête :
Arrête ; Lui dis-je. Je crois que ça va comme ça. Allons sur le lit.
Je commençai à mieux comprendre ce qui différenciait un transsexuel d’une femme naturelle. Mais, là aussi, le meilleur était pour la fin.
Inès s’allongea, jambes écartées. Une bande Velpo enserrait encore son bassin mais, telle quelle, elle était déjà pénétrable. Seulement le vagin que je découvris n’avait pas grand-chose en commun avec ceux, délicatement ourlés, des femmes que j’avais connues (broderies organiques qui demeurent encore le miel de ma mémoire). Je ne sais trop ce qu’avait fait le chirurgien avec son précédent appareil génital mais le nouveau sexe d’Inès, dépourvu de toison, ressemblait à une sorte de pâte à pain blanchâtre et fendue en son milieu. C’était donc là que je devais finaliser notre rencontre ? Je m’allongeai sur elle et glissais, tant bien que mal, ma bite réticente dans cette étrange fente mais sans éprouver, là encore, la chaleur enveloppante d’une vulve naturelle. Mollement, j’allais et venais en elle pendant une demi-minute. Puis, sachant trop bien que le plaisir ne viendrait pas, je me retirais doucement :
Tu n’es pas trop déçu ? Me demanda Inès tandis que nous nous rhabillions.
Non. J’étais un peu fatigué ce soir. Mais ça m’a fait quand même plaisir de te connaître.
Nous nous quittâmes sans rancœur, presque comme deux amis. Au moins savais-je à présent ce qui se cachait sous sa fascinante apparence. Et que ce troisième sexe était une voie sans issue.
À Madame Dora Adelphi (12 janvier 1925)
La Revue des Lettres, n° 1 (Février 1925)
par Renée Dunan
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