Les Instituteurs libertins
La Philosophie dans le boudoir (II)
Auteur : Le Marquis de Sade
Mots-clés : Libertinage
Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, in L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.
LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR
ou Les Instituteurs libertins
PORTRAIT D’EUGÉNIE
Eh bien, mon cher amour, pour récompenser aujourd’hui ta délicate complaisance, je vais livrer à tes ardeurs une jeune fille vierge et plus belle que l’Amour.
Comment ! avec Dolmancé… tu fais venir une femme chez toi ?
II s’agit d’une éducation ; c’est une petite fille que j’ai connue au couvent l’automne dernier pendant que mon mari était aux eaux. Là, nous ne pûmes rien, nous n’osâmes rien, trop d’yeux étaient fixés sur nous, mais nous nous promîmes de nous réunir dès que cela serait possible ; uniquement occupée de ce désir, j’ai, pour y satisfaire, fait connaissance avec sa famille. Son père est un libertin… que j’ai captivé. Enfin la belle vient, je l’attends ; nous passerons deux jours ensemble… deux jours délicieux ; la meilleure partie de ce temps je l’emploie à éduquer cette jeune personne. Dolmancé et moi nous placerons dans cette jolie petite tète tous les principes du libertinage le plus effréné, nous l’embraserons de nos feux, nous l’alimenterons de notre philosophie, nous lui inspirerons nos désirs, et comme je veux joindre un peu de pratique à la théorie, comme je veux qu’on se divertisse, je t’ai destiné, mon frère, à la moisson des myrtes de Cythère, Dolmancé à celle des roses de Sodome. J’aurai deux plaisirs à la fois : celui de jouir moi-même de ces voluptés criminelles et celui d’en donner des leçons, d’en inspirer les goûts à l’aimable innocente que j’attire dans nos filets. Eh bien ! chevalier, ce projet est-il digne de mon imagination ?
Il ne peut être conçu que par elle : il est divin, ma soeur, et je te promets d’y remplir à merveille le rôle charmant que tu m’y destines. Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d’éduquer cette enfant ! quelles délices pour toi de la corrompre, d’étouffer dans ce jeune coeur toutes les semences de vertu et de religion qu’y placèrent ses institutrices ! En vérité, cela est trop roué pour moi.
Il est bien sûr que je n’épargnerai rien pour la pervertir, pour dégrader, pour culbuter dans elle tous les faux principes de morale dont on aurait pu déjà l’étourdir ; je veux, en deux leçons, la rendre aussi scélérate que moi…, aussi impie…, aussi débauchée. Préviens Dolmancé, mets-le au fait dès qu’il arrivera, pour que le venin de ses immoralités, circulant dans ce jeune coeur avec celui que j’y lancerai, parvienne à déraciner dans peu d’instants toutes les semences de vertu qui pourraient y germer sans nous.
Il était impossible de mieux trouver l’homme qu’il te fallait : l’irréligion, l’impiété, l’inhumanité, le libertinage découlent des lèvres de Dolmancé comme autrefois l’onction mystique de celles du célèbre archevêque de Cambrai ; c’est le plus profond séducteur, l’homme le plus corrompu, le plus dangereux… Ah ! ma chère amie, que ton élève réponde aux soins de l’instituteur, et je te la garantis bientôt perdue.
Cela ne sera sûrement pas long avec les dispositions que je lui connais…
Mais dis-moi, chère soeur, ne redoutes-tu rien des parents ? Si cette petite fille venait à jaser quand elle retournera chez elle ?
Ne crains rien, j’ai séduit le père… il est à moi. Faut-il enfin te l’avouer ? je me suis livrée à lui pour qu’il fermât les yeux ; il ignore mes desseins, mais il n’osera jamais les approfondir… Je le tiens.
Tes moyens sont affreux !
Voilà comme il les faut pour qu’ils soient sûrs.
Eh ! dis-moi, je te prie, quelle est cette jeune personne ?
On la nomme Eugénie ; elle est la fille d’un certain Mistival, l’un des plus riches traitants de la capitale, âgé d’environ trente-six ans ; la mère en a tout au plus trente-deux et la petite fille quinze. Mistival est aussi libertin que sa femme est dévote. Pour Eugénie, ce serait en vain, mon ami, que j’essayerais de te la peindre elle est au-dessus de mes pinceaux ; qu’il te suffise d’être convaincu que ni toi ni moi n’avons certainement jamais vu rien d’aussi délicieux au monde.
Mais esquisse au moins, si tu ne peux peindre, afin que, sachant à peu près à qui je vais avoir affaire, je me remplisse mieux l’imagination de l’idole où je dois sacrifier.
Eh bien ! mon ami, ses cheveux châtains, qu’à peine on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses ; son teint est d’une blancheur éblouissante ; son nez un peu aquilin, ses yeux d’un noir d’ébène et d’une ardeur !… Oh ! mon ami, il n’est pas possible de tenir à ces yeux-là. Tu n’imagines point toutes les sottises qu’ils m’ont fait faire… Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent…, les intéressantes paupières qui les bordent ! Sa bouche est très petite, ses dents superbes, et tout cela d’une fraîcheur !… Une de ses beautés est la manière élégante dont sa belle tète est attachée sur ses épaules, l’air de noblesse qu’elle a quand elle la tourne… Eugénie est grande pour son âge ; on lui donnerait dix-sept ans ; sa taille est un modèle d’élégance et de finesse, sa gorge délicieuse… Ce sont bien les deux plus jolis petits tétons !… À peine y a-t-il de quoi remplir la main, mais si doux…, si frais…, si blancs ! Vingt fois j’ai perdu la tète en les baisant, et si tu avais vu comme elle s’animait sous mes caresses… comme ses deux grands yeux me peignaient l’état de son âme !… Mon ami, je ne sais pas comment est le reste. Ah ! s’il en faut juger par ce que je connais, jamais l’Olympe n’eut une divinité qui la valut… Mais je l’entends… laisse-nous ; sors par le jardin, pour ne point la rencontrer, et sois exact au rendez-vous.
Le tableau que tu viens de me faire te répond de mon exactitude…
Voir en ligne : La Philosophie dans le boudoir (III) : La Religion, la Charité, l’Adultère
Texte établi par EROS-THANATOS d’après le texte libertin de Donatien Alphonse François de Sade, La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs libertins, publié dans L’Œuvre du Marquis de Sade, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire, Éd. Bibliothèque des curieux, collection « Les Maîtres de l’Amour », Paris, 1912, pp. 147-247.
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