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Historiettes, contes et fabliaux

Dernier ajout – vendredi 18 décembre 2009.

Auteur :

Mots-clés :

Donatien-Alphonse-François, Marquis de Sade, Historiettes, contes et fabliaux, publiés pour la première fois sur les manuscrits autographes inédits par Maurice Heine, Pour les membres de la Société du roman philosophique, Paris, 1926.



  • Historiettes, contes et fabliaux

    Dorci ou la Bizarrerie du sort

    Contes et Fabliaux (1788)

    par Le Marquis de Sade

    « On dit que l’amour augmente quand la jalousie l’aiguillonne ; c’était l’histoire du marquis. Mais le rival que le sort lui donnait était, disait-on, un homme aussi lâche que dangereux. Plaire à sa maîtresse, prévenir les trames de ce rival perfide, se livrer aveuglément à son amour, tels étaient les liens de ce jeune homme, telles étaient les raisons qui l’éloignaient entièrement cet été des bras d’un frère qui l’idolâtrait, et qui pleurait avec amertume, et son absence et son refroidissement. À peine le comte recevait-il des nouvelles du marquis ; lui écrivait-il ? point de réponse, ou un simple mot qui n’achevait que de convaincre encore mieux le comte, et que son frère avait la tête tournée et qu’il s’éloignait insensiblement de lui. Tranquillement à sa terre, il y menait pourtant toujours la même vie ; des livres, de longues promenades, de fréquents actes de bienfaisance, telles étaient ses uniques occupations, et il était en cela bien plus heureux que son frère, puisqu’il jouissait au moins de lui-même, et que l’agitation perpétuelle dans laquelle vivait le marquis lui laissait à peine le temps de se connaître. » (Marquis de Sade, Historiettes, contes et fabliaux).


  • Historiettes, contes et fabliaux

    Les Filous

    Contes et Fabliaux (1788)

    par Le Marquis de Sade

    « On débarque dans une maison d’assez belle apparence, Mlle Flarville est installée, on porte sa malle dans une chambre, et l’on ne pense plus qu’à se mettre à table ; là l’on a soin de faire boire la convive jusqu’à lui troubler la cervelle : accoutumée à ne s’abreuver que de cidre, on lui persuade que le vin de Champagne est le jus des pommes de Paris, la facile Rosette fait tout ce qu’on veut, enfin la raison se perd ; une fois hors d’état de défense on la met nue comme la main, et nos filous bien assurés qu’elle n’a plus autre chose sur le corps que les attraits que lui prodigua la nature, ne voulant pas même lui laisser ceux-là sans les flétrir, s’en réjouissent à cœur joie pendant toute la nuit ; contents enfin d’avoir eu de cette pauvre fille tout ce qu’il était possible d’en tirer, satisfaits de lui avoir ravi sa raison, son honneur et son argent, ils la revêtent d’un mauvais haillon, et avant que le jour ne paraisse, ils vont la déposer sur le haut des marches de Saint-Roch. L’infortunée ouvrant les yeux en même temps que le soleil commence à luire, troublée de l’état affreux où elle se voit, se tâte, s’interroge et se demande à elle-même si elle est morte ou si elle est en vie » (Marquis de Sade, Historiettes, contes et fabliaux).


  • Historiettes, contes et fabliaux

    La Femme vengée

    ou La Châtelaine de Longeville

    par Le Marquis de Sade

    « Mme de Longeville n’ignorait nullement la petite conduite incongrue de son mari, mais comme elle était bien aise de se divertir aussi de son côté, elle ne disait mot ; il n’y a rien de si doux que les femmes infidèles, elles ont tant d’intérêt à cacher leurs démarches qu’elles examinent celles des autres infiniment moins que les prudes. Un meunier des environs nommé Colas, jeune drôle de dix-huit à vingt ans, blanc comme sa farine, musclé comme son mulet et joli comme la rose qui croissait dans son petit jardin, s’introduisait chaque soir comme Louison dans un cabinet voisin de l’appartement de madame, et bien promptement au fond du lit quand tout était tranquille dans le château. On ne pouvait rien voir de plus tranquille que ces deux petits ménages ; sans le démon qui s’en mêla, je suis sûr qu’on les aurait cités comme des exemples à toute la Champagne.
    Ne riez point, lecteur, non, ne riez point de ce mot exemple ; au défaut de la vertu, le vice bien décent et bien caché peut servir de modèle : n’est-il pas aussi heureux qu’adroit de pécher sans scandaliser son prochain, et dans le fait de quel danger peut être le mal quand il n’est pas su ? Voyons — décidez — cette petite conduite tout irrégulière qu’elle était, ne se trouve-t-elle pourtant pas préférable au tableau que les mœurs actuelles peuvent nous offrir ; n’aimez-vous pas mieux le sire de Longeville dûment étendu sans bruit dans les deux jolis bras de sa jolie fermière, et sa respectable épouse au sein d’un beau meunier dont personne ne sait le bonheur, qu’une de nos duchesses parisiennes changeant publiquement de sigisbées tous les mois, ou se livrant à ses valets, pendant que monsieur mange deux cent mille écus par an avec une de ces méprisables créatures que déguise le luxe, qu’avilit la naissance et que la vie corrompt ? Je le dis donc, sans la discorde dont les poisons distillèrent bientôt sur ces quatre favoris de l’amour, rien de plus doux et de plus sage que leur joli petit arrangement. » (Marquis de Sade, Historiettes, contes et fabliaux).


  • Historiettes, contes et fabliaux

    Le Mari prêtre

    Conte provençal (1788)

    par Le Marquis de Sade

    « De péché, mon ami, pas un mot, il y en aurait peut-être à faire la chose et à la faire mal, mais la faisant dépourvu de pouvoirs, tout ce que vous direz et rien sera la même chose. Croyez-moi, je suis casuiste, il n’y a pas dans cette démarche ce qui se nomme un péché véniel.
    - Mais faudra-t-il dire les paroles ?
    - Et pourquoi pas ? ces mots-là n’ont de vertu que dans notre bouche, mais aussi elle est telle en nous… voyez-vous, mon ami, je dirais ces mots-là sur le bas-ventre de votre femme que je métamorphoserais en dieu le temple où vous sacrifiez… Non, non, mon cher, il n’y a que nous qui ayons la vertu de la transsubstantiation ; vous en prononceriez vingt mille fois les mots que vous ne feriez jamais rien descendre ; et encore bien souvent avec nous l’opération manque-t-elle tout à plat ; c’est la foi qui fait tout ici, avec un grain de foi on transporterait des montagnes, vous le savez, Jésus-Christ l’a dit, mais qui n’a pas de foi ne fait rien… Moi par exemple, qui quelquefois en opérant pense plutôt aux filles ou aux femmes de l’assemblée qu’à ce diable de morceau de pâte que je remue dans mes doigts, croyez-vous que je fasse venir quelque chose alors… je croirais plutôt à l’alcoran que de me fourrer cela dans la cervelle. Votre messe sera donc à fort peu de chose près tout aussi bonne que la mienne ; ainsi, mon cher, agissez sans scrupule, et surtout bon courage. » (Marquis de Sade, Historiettes, contes et fabliaux).


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