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Choses vécues

Dernier ajout – jeudi 15 novembre 2007.

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CHOSES VÉCUES

C’est à l’instigation de M. Eugène Yung, fondateur et directeur de cette revue et mon ami, que j’ai recueilli sous ce titre, « Choses vécues », les scènes de ma vie, que je vais offrir aux lecteurs de la Revue bleue.

Un jour, il me demanda si tout était invention dans mes oeuvres.
- J’ai l’impression, dit-il, comme si tout cela n’était que des chapitres d’une grande biographie, comme si tout cela était réellement arrivé et littéralement vrai.

Cette observation donna lieu à de longues explications. Je lui dis qu’en effet tout dans mes oeuvres était vrai et que je les avais vécues en partie ; et en même temps, je lui développai mon procédé dans ces créations d’imagination.
- Depuis le début de ma carrière, lui dis-je entre autres choses, j’ai été convaincu que le romancier a une tâche plus élevée que celle de narrer des contes et amuser le public. Il ne me paraissait pas suffisant qu’il expliquât ses héros psychologiquement, ou, selon la mode d’aujourd’hui, physiologiquement. L’auteur a, en outre, cette tâche à remplir d’expliquer ses héros, avant tout, comme sortant de la nature, qui les a produits, et de l’époque, des conditions historiques dans lesquelles ils ont vécu.

Je crois que c’est un procédé erroné d’avancer d’abord une thèse et de faire ensuite des études qui fourniraient des documents pour cette thèse, selon la méthode de Zola et de l’école naturaliste.

Je crois plutôt que, pour l’auteur, le sujet doit sortir de ce qu’il a vu et entendu et qu’il lui faut chercher dans ce sujet les données et la solution du problème.

Si, avec l’école naturaliste, nous acceptons, pour l’art, une méthode scientifique, cette méthode, selon moi, ne devait jamais être la méthode inductive, mais la méthode empirique.

L’auteur peut seulement remplir sa tâche s’il procède comme le savant en sciences naturelles et l’historien : d’abord les documents, puis la thèse.

M. Yung me pria d’écrire, à ce point de vue, une série de fragments de ma vie.

J’ai essayé de répondre à ses intentions.

Les esquisses que je vais successivement livrer à la publicité doivent servir à expliquer au public français l’auteur et celles de ses oeuvres qui lui sont connues. Elles permettront au lecteur de jeter un regard dans l’atelier d’un romancier. Elles lui montreront comment l’auteur autant que ses créatures sont émanés de la nature et du temps où ils ont vécu, joui et souffert.



  • Choses vécues XV

    Don Juan de Koloméa

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch

    « Oh ! comme elle était charmante, lorsqu’elle ouvrit les rideaux et que la lune vint la baigner de sa chaste lumière, cette Putiphar dont la tête mélancolique paraissait encore plus fière sur le fond noir de sa kazabaïka !
    Elle m’avait fait son esclave, mais, en même temps, elle obéissait à ma volonté. Dans cette heure d’un bonheur suprême, où elle me faisait son prisonnier, où elle m’avait si complètement vaincu, j’arrachai cette femme légère au monde. Dans la même nuit, je l’enlevai de sa maison, et, après l’avoir mise en lieu sûr, je me rendis chez son mari, pour me mettre à sa disposition. » (Leopold von Sacher-Masoch, Choses vécues).


  • Choses vécues XIV

    Comment j’ai connu Alexandre Dumas

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch

    « Dumas m’adressa d’abord quelques questions auxquelles je répondis de mon mieux. Mes peintures, mes descriptions de ce monde de l’Est, inconnu aux Français l’ayant intéressé, il continua à me questionner, et je lui parus de plus en plus intéressant, entraîné que j’étais par le sujet et par les souvenirs de mon pays natal. Tout à coup, il me prend par les épaules, me regarde en face et me dit en souriant :
    - Savez-vous ce qui sommeille en vous ? Un romancier.
    - Je rougis et m’efforçai de détourner le compliment.
    - Oui, oui, monsieur ! il vous faut écrire toutes ces choses que vous venez de me raconter, continua-t-il ; le sujet est parfaitement nouveau, et vous avez un talent rare. Vous contez bien et sans prétention.
    Ensuite, nous nous rendîmes chez un photographe, et lorsque je quittai Dumas, au moment de son départ, il me fit don de sa photographie, où il était représenté à califourchon sur une chaise. Je l’ai toujours, ce souvenir précieux d’un grand esprit qui fut, en même temps, un homme de bien. » (Leopold von Sacher-Masoch, Choses vécues).


  • Choses vécues XIII

    L’Amie de Kossuth

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch

    « Quand, à son appel, j’entrai dans le boudoir, je m’arrêtai à la porte comme ébloui. En ce moment, elle était plus que belle, elle était ravissante, enivrante, et la ressemblance avec Hélène Formann était parfaite.
    Elle s’était décoiffée, et sa chevelure se répandait sur ses épaules, sur son dos, comme de l’or rouge, retenue en même temps par un simple ruban et frissonnant sur son front comme celle de la Vénus flamande.
    Des pantoufles brodées d’or enfermaient ses petits pieds ; une robe de chambre de soie grise entourait, en plis flottants, sa taille svelte et s’harmonisait délicieusement avec la jaquette de velours rouge, garnie et fourrée de zibeline dorée.
    - Approchez, dit-elle doucement, en s’asseyant auprès du feu. » (Leopold von Sacher-Masoch, Choses vécues).


  • Choses vécues XII

    Une Actrice slave

    Confessions érotiques (1888-1889)

    par Leopold von Sacher-Masoch

    « Elle était de taille moyenne, et réunissait la gracilité de la panthère aux formes arrondies et voluptueuses d’une belle favorite du harem. Elle était loin de faire ce qu’on appelle vulgairement de la "pose" ; mais, dans la grâce sauvage, dans la plastique âpre de ses mouvements, elle ressemblait à une belle statue animée. Le langage muet de ses épaules et de ses hanches était plein d’éloquence. Quand elle renversait la tête en arrière et trépignait d’impatience, la terre semblait trembler comme sous le pied d’une déesse de l’Olympe menaçant le globe terrestre. Sa démarche était une musique.
    La figure, très expressive, n’était pas belle, mais pleine de charme ; et les yeux, légèrement fendus, lui donnaient quelque chose de singulièrement piquant, un trait mongole de volupté cruelle. Elle avait un "humour" diabolique, et une façon de rire brutal qui résonnait comme le claquement d’un fouet à esclaves. Quand elle jouait l’amour, l’abandon à son amant, elle ne causait pas moins de frissons de terreur que dans la manifestation de sa haine ou de sa volonté despotique de commander. Il y avait toujours en elle une tigresse amoureuse, qui semblait vouloir déchirer, étrangler l’homme qu’elle embrassait, qu’elle étouffait de baisers. » (Leopold von Sacher-Masoch, Choses vécues).


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